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Le Grand Départ

20 février 2007… Je vais vers mes 40 ans, et mon père vers ses 80. Mon téléphone sonne… Il est 3h du matin, donc je devine qu’il ne s’agit pas d’une bonne nouvelle, d’autant que la veille au soir, j’ai déposé mon père dans la clinique de sa ville à cause de quelques vertiges. Le médecin n’a rien vu de spécial. Il a proposé de le garder pour des examens plus approfondis le lendemain.

Lorsqu’on identifie un Arrêt Vasculaire Cérébral (AVC), il est possible de sauver le patient en injectant un activateur de plaminogène tissulaire dans les 3 à 4,5 heures qui suivent l’accident. Les symptômes sont connus, en particulier par le personnel médical et les services d’urgence. Mais lorsque mon père a fait un arrêt respiratoire en pleine nuit dans sa chambre d’hôpital, l’infirmière a paniqué, et le médecin (une stagiaire spécialisée en cardiologie) a traité l’AVC comme un infarctus. Ce qui a plongé mon père dans un profond coma.

Comment un AVC peut-il échapper à des professionnels de santé ? Comment peut-on subir un AVC en milieu hospitalier sans recevoir l’injection de l’activateur plaminogène dans les minutes qui suivent ? Puisque nous sommes dans un programme sur la proactivité, je vais vous livrer une théorie psychologique très intéressante :

Les biais cognitifs

Avant même de commencer à penser, l’être humain passe par une phase subconsciente et extrêmement rapide qui va orienter sa pensée vers une direction précise. Cette orientation dépend de ses croyances, de ses valeurs, son éducation, ses expériences… La pensée qui va suivre cette phase est très différente d’une personne à une autre. C’est pour cette raison que lorsque vous prononcez un mot devant une assemblée, par exemple «portable», chaque individu part vers des pensées très différentes. Certains seront convaincus que vous parlez d’un téléphone, d’autres penseront qu’il s’agit d’un ordinateur. Certains croiront que vous voulez leur en vendre un, d’autres se diront «zut ! Je l’ai encore oublié à la maison !». En moins de 3 secondes, 1.000 personnes auront 1.000 pensées différentes. Plus vous garderez le silence après avoir dicté le mot, plus les scénarios seront nombreux.

C’est un processus automatique qui dépend principalement des expériences vécues. Par exemple, une personne qui a commandé un produit sur Internet et qui ne s’est jamais faite livrer, va réduire ses achats sur le WEB, voire tirer un trait sur cette pratique. Le fait que des millions de colis soient livrés chaque jour dans le monde entier ne changera rien à son jugement personnel. Ce qui compte, avant même qu’elle ne commence à réfléchir, c’est ce qu’il se passe dans son propre monde.

En psychologie, ce faux jugement s’appelle «un biais cognitif». C’est un jugement-réflexe qui ne permet pas d’évaluer les faits tels qu’ils sont, mais tels qu’on les perçoit. C’est donc en relation avec le feedback ressenti lors d’une expérience passée. Pour reprendre notre exemple, une personne qui ne s’est pas faite livrer son colis devrait, en théorie, entreprendre une procédure simple pour se faire rembourser, et gratifier le commerce électronique pour les sécurités et procédures correctives qu’il propose. L’expérience ne sera donc pas considérée comme un incident et le biais n’aura pas lieu la fois suivante. Mieux : l’incident pourrait être perçu comme une expérience positive qui confirmera que les achats sur Internet sont avantageux. Il y aura donc un jugement-réflexe au moment de la prise de décision qui dira : fais-le ! Tu sais que tu ne risques rien. Tu l’as déjà vécu…

Les biais cognitifs ne sont donc pas bons ou mauvais en soi. Ou plutôt si : ils sont bons lorsqu’ils vous permettent d’avancer dans la vie, et mauvais s’ils vous minent la vie. Mais quoi qu’il en soit, ce sont des leurres ! Ils font de nous des êtres humains avec des qualités et des défauts, avec des faiblesses et des forces… Sans nos biais cognitifs, nous serions des fourmis. Notre monde n’obéirait qu’à une seule réalité, ce qui enlèverait à ce mot tout son sens.

Le fait de savoir que même la personne la plus intelligente du monde est soumise à ses jugements, ses filtrages, ses aprioris, etc. permet de changer sa vision du monde. D’ailleurs, ma définition de l’intelligence a changé depuis que j’étudie les biais cognitifs : l’intelligent est celui qui reconnaît ses biais et ceux des autres, qui les respecte, qui les observe avec un œil bienveillant, et qui autorise les autres à être autrement intelligents. Ce qui ne l’empêche pas de se défendre et de défendre les siens l’arme au poing lorsque c’est nécessaire. Bien au contraire : reconnaître l’autre, c’est lui donner une place, une fonction… Si cette fonction contrarie vos objectifs ou vous met en danger, il vous appartient d’agir pour que ses actions ne vous affectent pas.

Mais à 39 ans, je ne savais pas tout ça… Pour moi, toute personne qui portait une blouse blanche savait forcément comment traiter le corps humain. C’était mon biais : mon jugement-réflexe dès qu’un médecin apparaissait. Je ne savais pas qu’un cardiologue, dont la fonction est de s’occuper du cœur, pouvait être dangereux pour une personne qui fait un arrêt cérébral. Je ne savais pas que ses biais cognitifs pouvaient l’amener à injecter de l’adrénaline dans le corps d’un homme qui a besoin d’un activateur de plaminogène tissulaire.

107 miracles…

Transporté le lendemain matin dans un hôpital plus grand, mon père fut admis en Réanimation. Le médecin-chef nous a dit qu’il ferait de son mieux pour le sauver, mais qu’il allait probablement garder des séquelles irréversibles. En effet, lorsque mon père se réveilla 4 jours plus tard, son côté droit était complètement paralysé. Sa détresse respiratoire ne lui permettait pas de reprendre son souffle. Il fut replongé dans un coma artificiel pour que l’assistance respiratoire mécanique fasse sa rééducation.

Jusque là, les seules prières que je connaissais étaient des prières de Gratitude. Je me rendais à la synagogue pour remercier D.ieu de la naissance de mes enfants, ou pour d’autres évènements heureux. Depuis longtemps j’avais abandonné les supplications ou les demandes d’absolution. Je ne pensais plus à demander de l’aide au ciel, car pour moi, l’aide divine était permanente et continue.

J’ai contacté Henri, le responsable de ma communauté culturelle et cultuelle pour lui demander quelle prière je pourrais formuler, dans quelle livre je pourrais la trouver, de quelle façon je devais la réciter ? Il me répondit ceci :

– Si c’est pour ton père, il n’y a pas de prière officielle, pas de livre, et pas de façon… Les mots seront ceux que ta bouche pourra prononcer, ton livre sera ton cœur, ta façon sera celle d’un fils qui aime son père. Aucun protocole religieux ne peut dépasser ça ! Isole-toi dans un coin, et parle à D.ieu. Demande-lui ce que tu veux. Rappelle-toi qu’il est tout-puissant. L’Amour sans limites que tu as pour ton père a besoin de s’associer à la toute puissance.

J’ai beaucoup prié. J’ai appris… Et tandis que j’apprenais à prier, mon père apprenait à respirer.

Je me souviens de la première fois où mon frère cadet m’a appelé pour me dire que mon père était réveillé, et qu’il lui a parlé. J’étais en chemin pour l’hôpital, et j’avais hâte d’échanger quelques mots. Malheureusement, la discussion avec mon frère l’avait épuisé. Au moment où je suis arrivé, il dormait… Mais le fait de le voir respirer sans appareillages m’emplissait de joie. J’ai pleinement profité des 10 minutes auxquelles j’avais droit, en le regardant dormir comme un bébé, sans aucun branchement.

Je me souviens également qu’un rabbin m’a dit ceci :

– Si tu as besoin d’un crédit, adresse-toi à ton banquier. Si tu as besoin de faire réparer ta voiture, adresse-toi à ton garagiste. Si tu as besoin de soins, adresse-toi à ton médecin. Si tu as besoin de travailler, adresse-toi à ton employeur ou à tes clients. Mais si tu as besoin d’un miracle, adresse-toi à D.ieu… Les miracles, c’est son rayon !

Lorsque mon père commença à nous parler de la pluie et du beau temps, je n’ai pu m’empêcher de gratifier l’environnement incroyablement sophistiqué dans lequel il se trouvait. Je me sentais tout petit devant la perfection des machines et le dévouement du personnel. J’ai appris plus tard, que se sentir petit n’était pas une posture proactive. Même dans un environnement impressionnant, nous pouvons toujours nous joindre à l’effort de ce qui nous dépasse…

Après 3 semaines en Réanimation, mon père fut transféré au service Pneumologie, dans lequel les visites pouvaient se prolonger. Une semaine plus tard, il eut la joie d’apprendre qu’il était à nouveau grand-père : ma fille cadette est née le trentième jour de son hospitalisation… Après avoir assisté à l’accouchement, je pris quelques photos pour les emmener au chevet de mon père. Il faut savoir que pour moi, mettre les pieds dans deux hôpitaux le même jour, relève de la transcendance !

Durant ses 107 jours d’hospitalisation, je lui ai rendu visite quotidiennement (j’ai dû rater un seul jour, je ne me souviens plus pourquoi). Ça fait réfléchir… Pourquoi cette disponibilité soudaine ? Le temps qui nous restait devenait-il plus précieux ? Certainement… C’était également le cas de chaque mot que nous pouvions échanger, car certains jours, mon père ne pouvait pas parler. Nous savions à peine s’il nous comprenait… Ses yeux fixaient le plafond, et il fallait agiter une main devant son visage pour qu’il commence à observer ce qui se passait autour de lui. Mais quelle que soit l’issue de la visite, chaque jour était un miracle.

Mon héritage

Lorsque j’étais petit, mon grand-père maternel me raconta l’histoire du Comte de Monte-Cristo. Il aimait toutes les œuvres d’Alexandre DUMAS. Le passage qui m’a le plus marqué, racontait la façon dont Monsieur Noirtier, un paralytique, pouvait communiquer avec ses proches : on lui dictait doucement les lettres de l’alphabet, et il clignait d’un œil lorsque la lettre à écrire était atteinte. On recommençait ainsi en repartant de la lettre A… Reproduire cette expérience avec mon père, les jours où il ne pouvait pas communiquer autrement fut extrêmement troublant. Le temps semblait s’arrêter… Parfois il s’endormait au milieu d’un mot et j’attendais son réveil pour la suite. Lorsqu’il se souvenait de ce qu’il avait commencé à dire il poursuivait, mais d’autres fois, il fallait lâcher prise sur les phrases inachevées pour pouvoir apprécier de nouvelles. Parfois, je quittait l’hôpital avec 4 ou 5 mots griffonnés. Il m’appartenait de finir la phrase ou de la laisser ouverte…

Entre les jours avec et les jours sans paroles, entre les phrases complètes et les inachevées, entre la patience nécessaire pendant son sommeil, et l’ingéniosité improvisée en fonction de son état au réveil, j’ai appris en quelques semaines à écouter mes émotions et à m’en servir pour être «efficace». Parfois l’efficacité consistait à transmettre un message existentiel à mes frères et sœurs. D’autres fois, nous nous contentions de plaisanter à propos de futilités. C’est là que j’ai compris que certaines banalités sont très efficaces, ne serait-ce que par le contraste qu’elles créent face aux choses profondes. Imaginez  ce qu’étaient 2 heures au chevet de mon père, lorsque le début de la discussion portait sur le tour de poitrine de l’infirmière chef, et après un court sommeil de 10 minutes, il évoquait certains passages de la bible ou des concepts philosophiques…

Un jour, alors qu’il dormait, je sortis dans le couloir de l’hôpital pour discuter avec ma sœur. Nous étions assis sur un petit banc, juste à côté de la porte, bien fermée. Elle me confia qu’elle ne savait pas s’il avait encore toute sa tête. Elle en doutait parfois jusqu’à se demander s’il la reconnaissait. Cette pensée ne m’avait jamais traversé l’esprit : j’étais sûr qu’il nous reconnaissait ! Par contre, ce qui me manquait, ai-je confié à ma sœur, c’était son sourire : sa paralysie faciale nous privait de la moitié de son visage. Seule la partie gauche souriait. La bouche ainsi tordue, son visage semblait exprimer de la douleur… Je mis longtemps à comprendre qu’il souriait. Il y avait le sourire d’avant le 20 février, et le sourire d’après…

En retournant dans sa chambre, nous le trouvâmes encore endormi… Ma sœur décida de rentrer chez elle. Je suis resté 5 minutes de plus. Il se réveilla au moment où je prenais mes affaires. C’était un jour sans paroles, j’ai donc entreprise d’appliquer la méthode que j’ai apprise de mon grand-père, ou plutôt d’Alexandre Dumas :

Lettre après lettre, les mots commencèrent à se former. Je n’ai pu saisir le sens de sa phrase qu’en la relisant plusieurs fois. Voici ce que mon père me communiqua ce jour là :

R.E.G.A.R.D.E. L.E. C.O.T.E. Q.U.I. S.O.U.R.I.T.

Mon père nous a-t-il entendus parler à travers cette porte ? Cela me paraissait impossible ! Seuls certains animaux, dotés d’une ouïe sur-développée auraient pu nous entendre. La seule chose qui pouvait expliquer cette réponse (en restant terre-à-terre), c’était un état de conscience modifiée pendant qu’il semblait dormir : une sorte de transe hypnotique pendant laquelle il pouvait se focaliser sur certaines choses sans se laisser distraire par d’autres.

Mon père a toujours eu une capacité de concentration remarquable. Le fait qu’il ait décidé de développer cette aptitude alors qu’il était cloué au lit, me parait probable aujourd’hui. Un peu comme les aveugles développent les 4 autres sens pour compenser leur handicap. Quoi qu’il en soit, mon père avait bien plus que sa tête !

«REGARDE LE COTE QUI SOURIT» n’était pas seulement une réponse de l’instant. C’est une réponse pour la vie ! Mon père a essayé de m’enseigner cette philosophie durant ma jeunesse à travers la métaphore de la «bouteille à moitié pleine». Je me souviens qu’il était un grand partisan de ce principe, et qu’un soir où nous parlions (je devais avoir 17 ou 18 ans), je défendais l’idée purement logique selon laquelle une bouteille à moitié pleine était aussi à moitié vide, quoi qu’il dise !

Que de temps m’a-t-il fallu pour comprendre la nuance… Et encore, je ne suis pas sûr d’en saisir toute la mesure.

«REGARDE LE COTE QUI SOURIT» eut l’effet d’un éveil qui se manifesta par un acte qu’on pourrait qualifier d’irrévérencieux si je n’y avais pas été invité : je pris la feuille sur laquelle cette phrase était écrite, et je l’ai posée sur la partie inerte du visage de mon père. Aussitôt, il m’offrit son plus beau sourire. Un sourire parfait, car la partie que je cachais ne pouvait plus me révéler sa disgrâce. Ne pouvant voir ce que cette feuille cachait, mon imagination se mit à mon service pour compléter ce sourire que je connaissais bien. Ce que je voyais était lumineux… Donné avec tant d’Amour, que rien ne pouvait gâcher l’instant.

Je tenais ma vie entre mes mains :

  • Soit je lâchais cette feuille pour rejoindre la réalité purement physique et observer un visage déformé, incapable de sourire «normalement»
  • Soit je maintenais cette feuille en place pour observer un sourire intègre, et retrouver mon père !

Il m’appartenait d’en décider !

Si vous savez recevoir ce qui vous est donné, avec une petite étincelle vous pouvez allumer un feu de joie. Mon père me donnait un vrai sourire, avec la plus généreuse des intentions. Il m’appartenait de compléter intérieurement ce qui ne pouvait se manifester extérieurement. Le déclencheur était là, L’Energie circulait… Il y avait tant de possibles !

Avant son accident, mon père et moi avions des discussions «philosophico-familiales». Un jour, il me confia que lorsqu’il fut interdit d’école et que son père lui a dit qu’il allait lui apprendre tout ce qu’il savait, il a ressenti une énorme joie ! Il aimait les études, il aimait les sciences, il aimait l’école et il aimait ses professeurs. Mais jamais aucun professeur ne lui a dit «je vais t’apprendre tout ce que je sais !». C’est cette intention qui donna à la transmission de son père toute sa valeur.

Peu de gens vous donnent tout ce qu’ils ont…

Un hémiplégique qui vous donne la moitié d’un sourire, vous donne tout ce qu’il a ! Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on voit, mais l’émotions qui se manifeste. En fermant les yeux, vous pouvez sentir l’Energie envahir les lieux…

En cet instant de grâce, mon père me donnait tout ce qu’il avait… Alors j’ai pris ! Et j’ai reçu un nouveau monde…

Le Grand Départ

De semaine en semaine, l’état physique de mon père se dégrada et les médecins affichèrent leur faciès pessimiste lorsque nous posions la moindre question sur une éventuelle rémission. Ce n’était pas l’AVC qui épuisait mon père, mais les escarres : il s’agit d’ulcères de la peau, causés par la compression du corps contre le matelas. Il existe des matelas anti-escarres, mais les médecins ont commencé à nous les conseiller qu’à partir du moment où les nécroses sont apparues.

Pourquoi n’y ont-ils pas pensé en préventif, dès les premiers jours ? Comme dans beaucoup d’hôpitaux, chaque service s’occupe de sa priorité : la Réanimation réanime, mais les problèmes de peau concernent la Dermatologie ! Par ailleurs, même si ce n’était pas vraiment dit, il semble que le fait que ce matelas coûte 25€ par jour et qu’il ne soit pas pris en charge intégralement par la sécurité sociale, n’encourageait pas les médecins à en parler…

Ceci dit, le protocole n’est pas le même d’un hôpital à un autre… Lorsque j’ai commencé à me renseigner, j’ai appris qu’à la Pitié-Salpêtrière, le service Réanimation était entièrement équipé de matelas anti-escarres, et que les patients étaient massés plusieurs fois par jour de la tête aux pieds afin d’éviter toute dégénérescence de la peau suite au séjour. L’hôpital dans le quel mon père séjourner devait considérer cette pratique comme «paramédicale».

Toute l’énergie de mon père était absorbée pour lutter contre les escarres. Les injections d’albumine n’ont pas suffi. Il sombrait progressivement dans le mutisme. Peut-être tentait-il de se réparer pendant ces moment de méditation.

La veille de son Grand Départ, je sentis que mon père allait nous quitter. Mon frère cadet, qui comme moi n’avait jamais perdu espoir, me confirma que lui aussi sentait que la fin était proche. Après avoir quitté la chambre ce soir là, je descendis les escaliers en titubant, ne sachant où trouver secours. Puis, comme guidé par un instinct, je décidai de faire un crochet au service Réanimation… Là-bas, dans la salle d’attente, une famille était réunie, les grands serrant dans leurs bras les plus jeunes, attendant un pronostic pour leur maman.

Je me suis adressé à l’ainé, lui expliquant les conséquences dermiques d’une immobilisation prolongée. Je lui ai dit qu’il allait se sentir petit face à la sophisticité du lieu, et que pour rester actif, il devra faire un effort. Il me remercia, et me dit qu’il allait commander un matelas anti-escarres le plus tôt possible. Je lui ai également suggéré de masser les pieds de sa maman chaque jour, car le matelas assure la circulation au niveau du dos et des jambes, mais le talon risque de se nécroser s’il n’est pas stimulé. Il me remercia encore.

En sortant du lieu, je me suis rendu compte que l’atmosphère avait changé. Quelques chose venait de s’ajouter à la fragilité ambiante. Une force que j’avais ancrée en moi, suite à 106 jours de surentrainement. Une force que le personnel de l’hôpital n’ose pas donner, surtout dans ce service : l’Espoir…

Au lieu de rejoindre ma voiture, je repris à nouveau le chemin du bâtiment où mon père était alité. Je m’assis à son chevet, tenant sa main dans ma main. J’ai observé son visage attendant que ses yeux me regardent ou que sa bouche me sourie.

– Papa…

Cette tentative d’engager la conversation fut vaine. Il demeurait immobile…

– Papa…

Ai-je essayé une seconde fois, mais il ne répondit pas. Même son souffle ne changea pas de rythme. Je faillis me relever pour partir, puis je me repris, décidant de finir ma phrase :

– Papa… Je viens de ramasser une peau de banane !

Mon père n’a pas la force d’ouvrir les yeux. Mais son pouce se met à caresser lentement le bout de mes doigts. Une infirmière passe… Certainement pour me dire qu’il est l’heure de partir. Je la regarde comme un enfant de 5 ans… Elle ne dit rien, baisse les yeux, et sort en refermant la porte.

Le lendemain, mercredi 6 juin 2007 par une après-midi ensoleillée, mon père quitta ce monde pour un monde meilleur. Quelques minutes auparavant, ma mère passait sa main sur son visage avec une douceur infinie. Son téléphone sonna… Elle sortit de la pièce afin de ne pas déranger le sommeil de son homme. Une minute plus tard, il ouvrit les yeux dans un dernier éclair avant de relâcher ses efforts, glissant lentement vers l’ailleurs…

Chacun était à sa place : j’étais là, parce que je pouvais être là. Ma sœur et mon grand fils pouvaient être là aussi. Ma mère ne le pouvait pas… Mon père décida de s’éclipser au moment où elle quitta son chevet. Le voir mourir lui aurait été insupportable, cette image l’aurait hantée toute sa vie. Seul un Etre qui tient sa vie entre ses mains est capable d’une telle délicatesse. Le moment était venu, mais l’instant pouvait être choisi.

Un Maître-ramasseur de peaux de bananes venait de s’éteindre. Sachant que sa présence allait manquer au monde, il laissa derrière-lui un enseignement précieux égrené pendant 107 jours. Un leçon de vie, pleine d’espoir et de combativité. Un optimisme insolent jusqu’au dernier souffle…

Je vous remercie de m’avoir permis de partager cette histoire avec vous. Ce fut une expérience troublante et enrichissante, en résonance avec ma mission de vie, avec ma mission de coach… Parfois, lorsqu’on me demande ce que je fais dans la vie, je réponds «je suis un ramasseur de peaux de bananes». En fonction du regard ou du sourire que je reçois en échange, je sais d’avance quelle sera la profondeur de la relation que ce soit  dans un cadre personnel ou professionnel.

Merci également pour vos nombreux commentaires et témoignages. Vous avez ajouté votre Energie à ce programme. C’est un privilège d’héberger vos mots. Je ne créerai pas la surprise en vous disant qu’en écrivant et en me relisant, j’ai beaucoup appris sur moi-même. En terminant l’écriture de ce billet, je m’interroge sur les premiers et les derniers mots que je vous ai laissés de mon père :

– Si tu vois une peau de banane par terre, ramasse-la et mets la dans une poubelle !

– Regarde le côté qui sourit !

Quel lien existe entre ces deux idées fortes ? Quelle attitude peut naître de leur alchimie ? Quelles découvertes me réserve cette contemplation intérieure ? J’écrirai ce qui en ressort lorsque je pourrai l’exprimer. Pour le moment, je flotte entre ces deux paradigmes. C’est agréable et rassurant de savoir que mes actions en découlent, même si je ne maîtrise pas tout.

Pour ce moment agréable et rassurant que vous faites exister, pour ceux qui ont précédés et ceux qui suivront, il y a un mot. Un mot qui résume et qui contient toutes les énergies sublimes qui circulent entre nous. L’exprimer, c’est les libérer :

G.R.A.T.I.T.U.D.E.

Stéphane SOLOMON

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Christelle D_aka_NM
Christelle D_aka_NM
mai 5, 2017 10:09

J’ai eu du mal à trouver ce dernier article. J’étais persuadée qu’il y en avait un que je n’avais pas lu. J’ai cherché longtemps dans ma boîte mail sur le petit écran de mon smartphone. J’ai du écrire la liste des articles que j’avais déjà lu pour enfin réussir à… Lire la suite »

Annette Genet
février 5, 2017 10:31

Cher Stéphane,
Tout a été dit, mais afin de n’être pas une lectrice silencieuse, je traduirai simplement mon émotion par un seul mot. Merci.

Veronique O
Veronique O
juillet 9, 2015 9:02

Merci Stéphane, C’est ma 2éme lecture et j’ai l’impression qu’elle est plus “forte”, plus inspirante encore. Le partage avec des personnes de confiance, connues de longue date ou fugacement apporte tellement, c’est une vraie richesse. “Faire” ensemble ou avec un objectif commun, se transmettre des savoirs ou chercher de concert… Lire la suite »

marie
marie
juillet 3, 2015 11:30

Merci Stéphane!
C’est ma deuxième lecture .
Je ressens autant d’émotions fasse aux multiples expressions d’amour relatées,et mes mots ne savent comment se mettre après cela…Pleins d’échos en tous cas!
Je voudrai encourager la diffusion plus large!
Merci Stéphane…

Koehler Martine
Koehler Martine
juin 19, 2015 3:31

GRATITUDE !

Florence
Florence
juin 12, 2015 10:27

Je viens de lire “d’autres vies que la mienne” d’Emmanuel Carrère. L’auteur y parle avec une grande sensibilité et justesse du décès de proches. Je trouve beaucoup de résonances entre son texte et le tien, dans une façon commune de dire les choses sans les enrober de mots convenus, de… Lire la suite »

Hong Van
Hong Van
mai 26, 2014 5:54

Merci Stéphane pour ce partage, pour ce programme enrichissant, émouvant, bienveillant et très bien construit, très bien écrit. Quelle chance d’avoir Time coach comme compagnon à lire dans les transports et parfois le soir après une journée agitée ! Je lis toujours tous vos messages, parfois avec qq jours de… Lire la suite »

Nathalie
Nathalie
avril 2, 2014 5:47

Merci pour cette aventure de peau de banane, Merci pour la beauté avec laquelle pour observez la vie et nous la transmettez.. Merci vous avez toute ma gratitude…
Nathalie

Nicole
Nicole
novembre 2, 2013 6:58

Bonjour Stéphane, Merci pour ces 5 textes. Le dernier m’a rappelé ce que j’ai vécu avec ma mère entre le 3 septembre 2005 et le 19 mars 2009. A chaque fois que ma mère a été hospitalisée, il y a eu un problème, début d’escarre ou autres. J’avais la chance… Lire la suite »

francis
francis
juillet 26, 2013 12:19

Bonsoir,
toute ma pensée a déjà été exprimée dans les commentaires précédents
Juste un grand Merci.

Frédéric
Frédéric
juillet 21, 2013 7:20

Stéphane, je vous remercie pour ce dernier article qui m’a fait prendre encore plus conscience des biais cognitifs, de la vertu et des avantages de choisir le bon côté des choses, et enfin du fait que nos expériences, notre parcours permettent d’aider les autres, en leur ouvrant des perspectives, en… Lire la suite »

Hélène Leloup
Hélène Leloup
juillet 19, 2013 5:35

Merci Stéphane de ce dernier article sur la “peau de banane”.
Je me sens privilégiée d’avoir pu partager cette leçon de vie. Je vous lis toujours avec plaisir et intérêt, là vous m’avez bouleversée et fait réfléchir.
Merci encore et j’espère à bientôt.

Suzanne
Suzanne
juillet 19, 2013 5:25

Rechercher l’Harmonie, privilégier la beauté, chercher la Source… Quel père, et quel fils! Les yogis disent: “lorsque l’élève est prêt, le maître se présente”. Ayant vécu de nombreuses vies, vous êtes arrivé au point où vous méritiez ce père-là qui vous méritait. Votre chemin d’évolution fait rêver et votre texte… Lire la suite »

Anne Marie
Anne Marie
juillet 19, 2013 2:15

Stéphane, vous avez pu exprimer votre gratitude à votre Papa avant son “grand départ” il l’a reçue et vous a remercié une dernière fois. Vous devez être en Paix car vous savez ainsi qu’il vous accompagne pour toujours.

Christine
juillet 19, 2013 2:05

Un seul mot : MERCI,
Merci pour tout : vos leçons de vie, votre gentillesse, votre façon d’écrire…
A bientôt j’espère

Christine

Annette G.
juillet 19, 2013 1:52

Merci Stéphane d’avoir partagé cette belle expérience de “la peau de banane” avec nous. C’est une expression que je ne suis pas prête d’oublier. Vos messages sont lumineux. À bientôt.

Solange
Solange
juillet 19, 2013 1:51

Submergée d’émotion……….rien d’autre à dire

Emilie
Emilie
juillet 19, 2013 12:13

Vous êtes merveilleux, Stéphane. Merci. Et merci de nous donner la chance de connaître votre papa, qui semble si extraordinaire. Merci.