Ma fille est anti-IA
Ma fille est comédienne de voix. Elle double des dessins animés, ainsi que des actrices étrangères, dont certaines sont très connues (comme McKenna Grace par exemple). À huit ans déjà, elle doublait la petite Masha dans «Masha et Michka».
Lorsqu’elle entend parler des progrès fulgurants des IA vocales, elle s’inquiète, car comme le disait Roger Carel :
- Ce métier-là, c’est le métier des gens heureux !
Ainsi, ce n’est pas son job ni son gagne-pain qui est menacé, c’est son Bonheur ! Dans un cadre comme le nôtre, ce qu’elle défend place le débat à un niveau beaucoup plus haut que celui d’un « pisseur de code » qui a peur d’être remplacé par Lovable…
La bonne attitude face au changement
Lorsqu’une innovation apparaît dans un domaine professionnel, la première chose à faire est d’apprivoiser cette innovation afin de l’inclure dans ses outils de travail. L’être humain est capable de s’adapter. C’est même l’une de ses plus grandes forces.
Il est vrai que lorsqu’on excelle dans un domaine menacé par la nouveauté, on peut ralentir une évolution, mais on ne peut pas l’empêcher. Charlie Chaplin a tenu bon durant deux décennies avant de placer sa voix dans «Le Dictateur», mais il ne faut pas se laisser berner par ces «success stories» exceptionnelles : nous parlons d’un génie phénoménal aux multiples talents !
Charlie Chaplin se produisait lui-même. Personne ne lui dictait des règles à suivre, à part son public. Et son public n’avait pas besoin d’entendre la voix de Charlot… Une cabriole du vagabond valait mille discours, et une simple grimace pouvait remplacer 15 minutes de narration.
Enfin, lorsqu’on écoute la prestation finale dans «Le Dictateur», on comprend que la résistance de Chaplin n’était pas due à la peur. Ou alors, la peur de briller… Encore !
Vieillir sans être dépassé
Mon père était imprimeur. Quand les premières imprimantes laser sont apparues, il aurait pu les mépriser. Au contraire, il s’y est intéressé avec curiosité. Bien sûr, il a pris sa loupe pour observer les défauts, et la qualité n’était pas au rendez-vous. Mais il savait qu’on n’arrêtait pas le progrès, et deux ans avant sa retraite officielle, au lieu de se laisser tenter par une retraite anticipée, il s’est adapté, proposant de nouvelles prestations à une nouvelle clientèle.
Cette attitude lui a permis de travailler 10 ans de plus dans un domaine qui le rendait heureux. Il est devenu une référence tant pour les anciens que pour les nouveaux imprimeurs, car il avait la connaissance de «l’ancien temps» tout en maîtrisant les outils d’une nouvelle ère. Il était vieux, mais jamais has been.
Ma fille fait une erreur en boudant les IA, car son rejet ne lui permet pas de comprendre comment fonctionnent ces outils. Elle a rejoint des confrères anti-IA qui lui promettent de retarder le moment fatidique où elle sera remplacée…
Cette promesse contient déjà une défaite : elle suppose que ce remplacement est inévitable. Les actions et les attitudes anti-IA qu’ils lui demandent d’adopter vont donc dans ce sens, alors que ma proposition consiste à faire briller le talent des comédiens grâce aux IA. Cette alternative ne peut exister que si les comédiens jouent le jeu…
Ma part de Responsabilité
Lorsque j’ai présenté ChatGPT pour la première fois à mes enfants (c’était il y a trois ans), je l’ai fait sous l’angle ludique. Nous nous sommes beaucoup amusés, mais j’ai fait une erreur : je n’ai pas parlé avec eux des «risques» de l’IA.
Les premières discussions sérieuses sur l’IA ont donc été alimentées par des anti-IA véhéments, annonçant la fin du monde. Il ne s’agit pas de personnes anodynes, il s’agit de profs, de collègues, d’amis… qui n’ont aucune idée de la façon dont tout cela fonctionne et qui répètent des prédictions catastrophistes en boucle.
Ainsi, en brillant par mon absence sur le terrain négatif, c’est à d’autres que j’ai laissé l’éducation de mes enfants, concernant les «dangers» des IA…
Tu te souviens de l’Effet d’Ancrage ? Ce biais cognitif qui consiste à ancrer les informations données au début d’un processus… Nous y sommes ! Et tu peux y ajouter le biais de confirmation qui pousse l’esprit à collecter uniquement les informations qui confirment leurs croyances, ignorant complètement ce qui risque de les bouleverser.
Mais mes enfants ont de la Chance : leur père est coach ! Je connais tous ces processus, je sais les débusquer, les démasquer, les confronter, les expliquer, et les reprogrammer… C’est long et c’est périlleux (ceux qui l’ont vécu en coaching le savent). La plupart des gens n’aime voir ses convictions remises en question.
Ce que je crois
Oui, les IA vont transformer énormément de métiers, et oui, certaines personnes vont en souffrir. Mais elles contribueront aussi à des avancées majeures dans de nombreux domaines où le bien-être humain restera la priorité.
Prenons l’exemple de la médecine : certaines IA assistent déjà les diagnostics et accélèrent la recherche. Les médecins qui refuseront d’intégrer ces outils risquent, eux aussi, d’être bousculés par cette évolution.
Peut-on refuser de soigner (et parfois de sauver) cinq à dix fois plus de patients, juste pour préserver ses habitudes ?
La question mérite d’être posée…
A++
Stéphane SOLOMON