L’adolescent et la peau de banane

J’ai 14 ans. Je marche à côté de mon père pour rejoindre son atelier à Joinville-Le-Pont. Nous avons déménagé. La ville est propre, il n’y a quasiment plus de peaux de bananes qui trainent. Et puis mes préoccupations sont ailleurs : on vient de révéler mon diabète de type 1.

M’injecter de l’insuline 3 fois par jour ne me pose pas de problèmes. Les premières fois furent douloureuses, mais je m’y suis fait. Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’hypoglycémie : une peau de banane qui ne prévient que sous forme de malaise.

– Et si j’étais en hypo ?

Voilà la question qui hante mes journées ! Je vis donc dans l’hyper-vigilance des hypoglycémies…

L’hypoglycémie se manifeste par une sensation de faim, des tremblements et des sueurs froides. Mon problème : la peur de l’hypoglycémie se manifeste presque de la même façon. Côté soins, en cas de vrai hypo je dois croquer un ou deux morceaux de sucre, alors qu’en cas d’hypo imaginaire le sucre est à proscrire. Heureusement pour moi, il y a un moyen de savoir où j’en suis : en me piquant un doigt et en déposant une goutte de sang sur une bandelette chimique, je peux savoir où en est ma glycémie grâce à des codes de couleurs. Je suis donc pressé d’arriver à l’atelier, pour délibérer de mon sort… J’accélère le pas.

Sur le chemin, je croise une planche de bois plantée d’un clou. Je l’évite en la repoussant avec mon pied. Mon père marche derrière moi, et je change soudain de peur… Il risque de se blesser à cause de moi ! Je me retourne :

Mon père est accroupi. Il va bien… Il saisit la planche de bois, colle la pointe du clou contre le trottoir et monte sur le bout de bois. Il en extrait le clou, pose la planche le long d’un mur, et jette le bout de métal dans une poubelle. Puis il me sourit, comme si j’avais fait quelque chose de bien. Mais mon feedback n’est pas dans la même vibration : je me sens honteux et coupable ! Pour moi, ce sourire est ironique…

  • Les personnes en manque de confiance en soi perçoivent les sourires comme des rictus et les rires comme des moqueries.
  • Les personnes rongées par le manque d’argent perçoivent les cadeaux qu’on fait à leurs enfants comme un message dévalorisant du type «puisque tu n’es pas capable de gâter tes enfants, il faut bien que quelqu’un le fasse».
  • Les personnes qui ont peur d’être malades interprètent un bilan sanguin avec catastrophisme : chaque mot qu’ils ne comprennent pas est forcément annonciateur d’une mauvaise nouvelle.
  • Les parents qui ont des difficultés avec leurs enfants interprètent tout conseil éducatif généraliste comme une remarque désobligeante, spécifiquement à leur égard.
  • etc.

Mais à 14 ans, je ne savais pas encore tout ça. Je croyais que tout ce que je percevais était la seule réalité. J’évoluais donc dans un monde injuste : me voilà atteint d’une maladie incurable qui nécessite un contrôle permanent. J’ai redoublé ma quatrième parce que mon état et mon hospitalisation ne m’ont pas permis de finir l’année scolaire. Je n’ai plus droit aux sucreries, aux gâteaux, au chocolat, et même la taille de mes sandwiches doit être raisonnable. Si je veux dormir chez un ami, je dois emporter mes flacons d’insuline et mes seringues avec moi… Et quelle fille voudra d’un type qui ne saura pas distinguer l’émoi d’un baiser d’une hypoglycémie ?!

C’est ainsi que j’égrenais mes pensées, telles des peaux de bananes que l’on jette sur son propre chemin pour glisser dessus. Ça fait mal ! Et pourtant, on y tient à nos nuisibles… Il y a une certaine complaisance à se sentir victime et à chercher des coupables. Une fois engagé sur cette voie, le moteur est lancé, et il est difficile de faire marche arrière. On appelle ça l’Inertie Mentale. En physique, on parle de «conservation de la quantité de mouvement» ou plus généralement de «la conservation d’énergie».

La mésestime de soi est aussi facile à maintenir que l’estime de soi. Mon diabète a changé mes outils de maintenance… Qu’est-ce qui pouvait me sortir de là ?

Arrivé dans l’atelier, après avoir vérifié ma glycémie (je n’étais pas en hypo cette fois), je m’assois pour souffler. Mon père me demande de lui donner un coup de main pour déballer un carton qui est arrivé la veille. Je m’exécute sans grande conviction et sans même remarquer le logo qui illustre le conteneur, et qui pourtant aurait dû attirer toute mon attention.

J’ouvre le carton, et j’y trouve un TRS-80… C’est un ordinateur ! L’un des premiers modèles populaires, bien avant l’Atari, le Commodore, l’Amstrad ou le PC. La vue de cette machine m’a fait un choc… Pour que vous compreniez pourquoi, il faut que je remonte 2 ans (presque 3) en arrière :

Si mon père aimait les discussions et les moments à deux, ma mère préférait les sorties collectives, et ce matin de 1979, nous marchions en famille le long des couloirs du «salon de l’enfance». Il y en avait pour tous les goûts : des activités sportives, des jeux de société, des jouets… Et dans un coin du salon, une étrange estrade au-dessus de laquelle trônait le logo de TANDY/RADIOSHACK. Je suis comme «attiré» par le stand, je monte les 3 escaliers qui élèvent la rotonde et je comprends pourquoi : il y avait là une dizaine de claviers qui ressemblaient à des machines à écrire, et j’adorais ça ! Mon père avait une vieille Remington Rand à la maison. Il s’en servait pour les courriers qui nécessitaient un double. J’aimais utiliser cette machine… Mais ce que je venais de découvrir relevait de la Science-Fiction : non seulement les caractères apparaissaient sur un écran, mais on pouvait les effacer sans laisser de traces. L’animateur du stand me dit alors :

– Tu veux faire le test ? Si tu réussis, tu gagneras deux raquettes et une balle en mousse…

J’accepte de jouer. Il s’agissait de reproduire ce qui était écrit sur un présentoir. Je m’en souviendrai toujours :

10 PRINT "QUEL EST TON PRENOM ? " ;
20 INPUT A$
30 PRINT "BONJOUR " ; A$
40 GOTO 30

RUN

Je m’applique pour écrire ces 5 lignes. Pas si facile ! J’ai obtenu quelques SYNTAX ERROR avant de résoudre le problème avec l’animateur. Au final, et après un dernier RUN, le TRS-80 me demande mon prénom. Je saisis «STEPHANE», et il me répond «BONJOUR STEPHANE» à l’infini ! Ça file à toute allure sur l’écran. Le programme ne s’arrête que grâce à un bouton «Reset» qui se trouve derrière la machine. Je trouve ça extraordinaire ! A en pleurer d’enthousiasme !

Je n’ai pas quitté le stand de la journée, enchaînant des programmes de plus en plus complexes. Et lorsqu’un autre enfant avait du mal à venir à bout des 5 lignes d’initiation, j’allais l’aider. Je connaissais tous les pièges… L’animateur était tellement content d’avoir un petit assistant, qu’il m’a offert deux coupons pour les raquettes et les balles en mousse. Il fallait aller les récupérer dans une boutique, rue des Pyrénées à Paris.

Le samedi suivant, je jouais aux cartes avec mon cousin chez mes grands-parents. Je lui ai montré mes coupons, et il m’a proposé de m’accompagner pour retirer mes cadeaux. Après avoir remonté la rue de Charonne, nous avons rejoint la rue des Pyrénées… 1,5 km de marche dont les trois quarts sont en montée. Ouf ! Arrivés au bout, j’entre dans la boutique. Ce n’était pas une boutique de jouets, mais un show-room de TRS-80 !

J’ai récupéré mon cadeau et donné le deuxième en guise de récompense à mon cousin. Avant de sortir, je me place devant un TRS-80 pour écrire le programme que je connaissais par-cœur, puis RUN… Mon cousin saisit son nom, et il s’exalte devant le résultat !

Un client potentiel entre et nous regarde. Le vendeur le salue et lui dit :

– Voyez, nos ordinateurs sont tellement faciles à utiliser que même les enfants savent s’en servir !

Depuis ce jour, j’ai passé tous mes mercredis après-midi, et mes samedis dans ce show-room. J’ai dû en vendre des machines, l’air de rien… Mais j’ai surtout découvert l’informatique et ses deux principaux langages de programmation de l’époque : Le BASIC, puis l’ASSEMBLEUR. Par Sérendipité, mon niveau scolaire en mathématiques s’en trouva amélioré. Bon… Je suis modeste quand je dis «amélioré». Disons que je suis passé d’avant-dernier à deuxième de la classe !

D’autres ados fréquentaient cette boutique, mais j’étais le plus jeune et celui que les vendeurs trouvaient le plus doué. Parfois, j’aidais mes ainés à trouver la faille dans leurs programmes.

Pendant plus de 2 ans, j’ai demandé à mon père de m’acheter cette machine. Mais il n’y avait pas moyen : elle coûtait 7.000 francs. C’était l’équivalent de 5.000 euros d’aujourd’hui (tenant compte du SMIC de l’époque et du prix du pain)… Je m’étais fait à l’idée que jamais je n’aurais une telle machine chez moi. Alors je continuais à remonter la rue de Charonne puis la rue des Pyrénées, sans ressentir l’effort, pendant 2 ans. Un peu comme si on me tractait…

Mon père n’avait pas les moyens de m’offrir un TRS-80. Comment a-t-il fait ? Comprenez ma surprise lorsque j’ai déballé mon cadeau quelques jours après ma sortie de l’hôpital. J’ai longtemps ironisé sur la motivation de ce cadeau. Lorsque mes amis me demandaient si je l’ai eu pour mon anniversaire, je répondais :

– Non, je l’ai eu pour mon diabète !

M’adonner à ma passion pour l’informatique m’a permis de traverser mon adolescence sur un manège enchanté. Désormais, je passais plusieurs heures par jour à programmer, et surtout à résoudre des problèmes de programmation. Un an plus tard, je maîtrisais complètement la machine. La seule façon de maintenir cette passion était de partager ce Savoir. J’ai commencé chez moi avec des amis, puis j’ai créé un club d’informatique au collège. J’ai formé mes copains, puis 3 professeurs, qui «ne voulaient pas mourir idiots». C’est ainsi que je suis entré de plein pied dans le monde de la pédagogie. Je me souviens que pour saluer mes professeurs, j’ai préparé un speech de bienvenue qui ressemblait approximativement à ça :

«Bienvenue dans ce premier cours d’informatique. Je vais vous apprendre à vous servir de cet ordinateur pour faire toutes sortes de choses liées à votre matière. Posez-moi des problèmes et on trouvera les solutions ensemble. Ce cours sera très différent des cours habituels. Par exemple : vous avez le droit de mâcher du chewing-gum !»

Tout le monde a souri…

Grâce à des fonds communs (une tirelire du club), nous avons acheté le premier lecteur de disquettes… Un luxe pour l’époque. Nous avons également acheté des livres pour progresser. Je les lisais avant de transmettre. J’étais bien plus qu’un prof ou un formateur. J’étais un facilitateur : je convertissais le langage compliqué des auteurs pour le rendre simple à un public de néophytes.

Un an plus tard, la Directrice de l’établissement me convoqua :

– Stéphane, Monsieur le Maire a acheté 6 ordinateurs pour le Centre de Loisirs de la ville. Il cherche un formateur pour donner des cours à des enfants le mercredi, et à des adultes deux soirs par semaine. L’ingénieur qui a commencé à animer ces activités vient de se désister. J’ai parlé de toi au Maire. Il veut te rencontrer… C’est pour du travail : tu seras payé !

J’ai fait deux cours d’essai avec des adultes. Ils ont été sondés par l’Adjoint au Maire, et ont tous répondu d’une seule voix que c’était du sérieux : un excellent niveau technique, et des compétences pédagogiques nettement supérieures à celles de mon prédécesseur. Le Maire, Monsieur Pierre AUBRY a dit à son adjoint que malgré mon jeune-âge je devais être traité comme tous les employés de mon niveau, payé au même taux que l’ancien formateur, avec les mêmes avantages sociaux et les mêmes égards… Le comptable de la Mairie s’est occupé de tout ce qui concernait les papiers de mon premier emploi. J’étais lycéen et je touchais le salaire horaire d’un ingénieur. Je travaillais 4 à 8 heures par semaine, et je gagnais environ 500 Francs par mois, sans que cela ne gêne ma vie d’étudiant. J’ai également formé une partie du personnel de la mairie à la bureautique, lorsque les PC ont commencé à faire leur apparition, sur des logiciels tels que TEXTOR, EPISTOL, WORDSTAR, MULTIPLAN, DBASE, FRAMEWORK…

Ces évènements m’ont permis d’adopter une attitude qui me suit depuis :

  • Toujours semer avant de récolter (donner avant de recevoir)
  • S’attendre à un retour qui vient aussi «d’ailleurs»

En d’autres termes, les personnes servies gratuitement peuvent contribuer au «club», à la maintenance, au bouche-à-oreille, à la motivation, à l’apprentissage… Mais la récompense personnelle, qu’elle soit financière ou d’une autre nature, vient principalement d’ailleurs… De tout ce qu’on ne maîtrise pas, mais qui découle de l’action initiale.

J’ai attendu plus de 10 ans avant de demander à mon père ce que signifiait le sourire qu’il m’a lancé le jour où j’ai shooté sur cette planche de bois… Le jour où je me suis senti coupable de ne pas remplir ma mission. Et il m’a dit ceci :

– Si à ma place, derrière toi ce jour-là, il y avait eu une personne âgée ou un enfant… Aurais-tu agi de la même façon ?

– Non… Je crois que j’aurais ramassé cette planche.

– Alors tu vois ? C’était juste la réaction d’un ado qui s’affirmait devant son père et qui lui disait «Tiens, occupe-toi de cette peau de banane, puisque tu sais donner des leçons… Montre-moi de quoi tu es capable !»… Alors je l’ai fait. C’est une simple délégation d’un responsable à un autre. Tu savais très bien à qui passer le relai. C’est une qualité !

– Je me suis senti coupable ce jour-là !

– Pas de victime, pas de coupable mon fils…

– J’ai pensé à ce qui aurait pu t’arriver… Pendant tout le trajet, je me suis dit que ça aurait pu mal tourner…

– Je sais… Mais ça n’a rien à voir avec l’évènement. C’est une question d’état d’esprit. La plupart des gens préfèrent se sentir coupables plutôt que Responsables. La culpabilité entraîne l’inertie. La Responsabilité nécessite un effort : des actions correctrices, de la Communication, du Changement… L’Homme est partisan du moindre effort ! Et lorsqu’il est affaibli et diminué, il se laisse mener par les évènements.

– Tu parles de mon diabète ?

– Oui. L’adolescence est déjà une période difficile… Avec ton diabète tu as tout amplifié, multiplié… C’est le cas de toutes les personnes qui vivent un coup dur, et c’est tout à fait normal au début. Mais c’est un début qui risque de durer longtemps si on ne fait rien. Plus le temps passe, plus l’habitude de glisser sur ses propres peaux de bananes s’installe, et on s’enfonce. Il faut sortir de là au plus vite pour reprendre sa vie en mains.

– Mais c’est grâce à toi que je m’en suis sorti. Je n’ai pas repris ma vie en mains tout seul…

– Le rôle des parents est d’aider leurs enfants à grandir et à devenir adultes. La question du POURQUOI ne se posait même pas… Il restait à découvrir COMMENT. Ma tâche a été facile grâce à ta passion pour l’informatique. J’étais sûr que le TRS-80 allait te remettre d’aplomb, et là encore, tu as tout amplifié, multiplié. Tu avais un niveau d’ingénieur à 16 ans et tu es même devenu Professeur… Mais si tu regardes de plus près, je n’ai pas fait grand-chose : j’ai livré le matériel, et je t’ai laissé faire. Tu t’es bien débrouillé !

Mon père n’aurait pas pu me débarrasser de chaque peau de banane qui minait ma vie d’adolescent et que j’éparpillais autour de moi. Il a donc agi un cran au-dessus : il a trafiqué mon générateur de peaux de bananes, et j’ai fait le reste de façon Autonome et Responsable. Dans le jargon du coaching, on appelle ça la «Proactivité».

Je n’ai pas arrêté de semer, j’ai juste changé d’objet… Aujourd’hui, après une belle carrière comme formateur en informatique, c’est ma passion du Développement Personnel que je partage. Je lis des livres délicats et je les rends plus digestes, j’apprends des principes psychologiques complexes et je les rends accessibles grâce à des exemples du quotidien. Le retour est parfois immédiat : je donne et je reçois. Mais souvent, la récompense fait plusieurs rebonds avant de venir à moi. Je donne à quelqu’un qui donne à son tour… Et de transmission en transmission, la récompense se transforme et me revient sous différentes formes.

Quoi qu’on fasse, on sème !