L’effet Dunning-Kruger

Dans l’émission «Qui veut gagner des millions», l’un des «Jokers» dont dispose le joueur consiste à faire intervenir le public pour l’aider à répondre à une question. La consigne donnée au public est claire :

– Votez uniquement si vous êtes sûr(e) d’avoir la bonne réponse !

Parfois, lorsque l’enjeu est important, l’animateur ajoute :

– Si vous avez le moindre doute, ne votez pas !

Et pourtant, à chaque émission, une partie non-négligeable de l’audience donne des réponses fausses, voire farfelues… Qu’est-ce qui leur passe par la tête au moment d’appuyer sur la télécommande avec une telle assurance, et malgré la consigne ? C’est forcément un biais cognitif. Sinon, on pourrait dire qu’une bonne partie du public est constituée de psychopathes qui veulent faire perdre le candidat dès qu’ils en ont l’occasion.

On pourrait parler du biais de halo, évoqué dans mon précédent article : si l’une des réponses met en valeur un personnage, une ville, ou une année qui leur paraît remarquable, ils vont voter pour ! C’est ainsi qu’un jour, 12% du public avaient la conviction absolue d’aider le candidat, en désignant Louis XIV comme commanditaire de la Pyramide du Louvre… François Mitterrand faisait partie des quatre propositions (et heureusement la top réponse), mais Louis XIV devait avoir un sacré halo pour que tant de gueux ne jurent que par lui !

En même temps, c’est quand même le Roi Soleil !

Ce jour-là, je pense que c’est l’effet de halo qui l’a emporté sur tous les autres biais. Mais parfois, ce phénomène de participation improductif se manifeste, alors qu’aucune proposition ne brille plus que les autres. Alors ? Quels autres biais pourraient inciter tous ces gens à répondre coûte que coûte, même s’ils savent qu’une mauvais réponse va coute des milliers d’euros à une personne qui compte sur eux ?

Je t’invite à interroger une IA pour répondre à cette question. Elle te livrera 5 ou 6 biais, ce qui explique le nombre conséquent de mauvaises réponses ! Mais pour l’heure, je vais explorer celui que je soupçonne le plus :

L’effet Dunning-Kruger

En 1999, David Dunning et Justin Kruger (des psychologues qui ont eu la drôle d’idée de porter le même nom qu’un célèbre biais cognitif) ont consulté des études qui suggéraient que beaucoup de personnes ayant une faible connaissance d’un sujet avaient une sacrée confiance en soi lorsqu’ils en parlaient.

Les choses n’ont pas changé aujourd’hui, il n’y a qu’à voir avec quelle assurance des personnes qui n’ont jamais étudié les sciences affirment que la Terre est plate, avec le même aplomb que Léa Salamé lorsqu’elle tente de chanter !

A l’inverse, les plus érudits comprennent au fil de leur apprentissage que beaucoup de choses leur échappent, et n’hésitent pas à le faire savoir :

– Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. (Socrate)

Ou plus récemment :

– Plus j’apprends, plus je réalise que je ne sais pas. (Hubert Reeves)

Deux citations qui illustrent bien l’effet Dunning-Kruger :

Plus l’être-humain progresse sur un sujet, plus il prend conscience de l’immensité de ce qu’il ignore…

As-tu déjà eu le sentiment, en t’engageant dans un travail, que ça va être du petit lait… Puis, en commençant à œuvrer, tu as constaté que le lait est en train de cailler ?…

Coaching et effet Dunning Kruger

Il y a une courbe qui circule concernant cet effet, mais il s’agit davantage d’une interprétation ironique que des véritables travaux de nos deux chercheurs. Je vais donc sauter cette étape (l’ironie, c’est pas mon style !).

En revanche, je vais te proposer deux courbes plus pratiques, dans le cadre qui nous intéresse :

En vert, tu vois la courbe rationnelle : au commencement on n’a aucune compétence, puis au fil du temps, les compétences s’améliorent et s’affinent. Peu de gens ont précisément ce ressenti. Certains s’en rapprochent, mais l’effet Dunning-Kruger est toujours présent. Il est représenté sous sa forme la plus exagérée en orange : un ressenti présomptueux au début de l’apprentissage, suivi de sa chute durant la progression de l’érudition.

Beaucoup de gens appellent cette courbe «la courbe de la confiance en soi», et c’est en pratique, ce qu’on constate : moins on en sait, plus on a l’impression que ça va se faire les doigts dans le nez… Le constat est parfois dramatique : on se plante lamentablement. C’est un peu comme si un enfant de 10 ans se disait que c’est facile de conduire un tracteur, et qu’après avoir pris les clés, il se met à imiter quelques gestes qui mettront l’engin en route…

A l’inverse, avec le temps, cette courbe montre une faible confiance en soi, alors que les compétences sont là. L’effet est dramatique également (surtout dans un cadre où on attend de l’action), puisque le manque de confiance en soi est la principale cause des ajournements perpétuels, autrement appelée «Procrastination».

Outil : la zone de passage à l’action

Les deux courbes sont convergentes-divergentes : elles se rapprochent jusqu’au point d’intersection puis elles s’éloignent à nouveau l’une de l’autre. Ce point de croisement est donc le moment où la réalité et la fiction se rejoignent : la connaissance et la confiance en soi sont cohérents. C’est donc à ce moment-là qu’il convient de passer à l’action. Avant, on n’a pas assez de compétences, et après, la confiance chute de jour en jour…

Bien sûr, on peut toujours commencer à agir légèrement avant ou légèrement après ce point car en pratique, on ne sait jamais où il se situe avec une précision aussi mathématique. Il n’y a donc pas de moment propice, mais une période propice, représentée ci-dessous :

En matière de coaching, il est absurde de sa lancer dans un projet avant de savoir où on met les pieds, l’étude est donc essentielle. En revanche, poursuivre l’étude et cumuler les formations afin de connaître tous les tenants et les aboutissants avant de commencer quoi que ce soit, est un tueur de projets ! L’Energie est trop basse lorsqu’on comprend qu’on ne saura jamais tout… C’est le problème des «Sois parfait !» : plus ils apprennent plus ils deviennent compétents (donc capables), plus ils procrastinent en attendant la perfection. L’immobilisme finit par avoir raison de tous leurs projets.

De plus, on apprend beaucoup plus vite sur le terrain, en pleine action. Pour ne prendre qu’un exemple, les étudiants en médecine commencent à soigner des patients à partir de la troisième année. Bien sûr, il ne s’agit pas de chirurgies complexes, et leurs interventions sont supervisés par leurs maîtres de stage. Mais ces contacts avec les patients, relativement tôt (comparativement aux 7 années nécessaires pour obtenir leur doctorat), est nécessaire. Sans cette pratique, même la courbe d’apprentissage se mettrait à chuter.

Nous pouvons nous inspirer de ces parcours dans tout ce qui nous tient à cœur. Ces futurs médecins sont dans l’action concrète alors qu’ils sont très loin de l’objet qui leur donne une pleine légitimité (surtout s’ils aspirent à une spécialité). Ils sont parfaitement conscients qu’il leur reste un large panel de choses à apprendre et ils savent aussi qu’une fois installés dans leur cabinet, ils partiront régulièrement en formation.

L’effet Dunning-Kruger n’est donc pas uniquement un constat alarmant/amusant sur notre condition humaine. Il permet de prendre conscience que les premières actions à poser ne doivent pas attendre la fin de l’apprentissage. La recommandation est de se lancer dès que les compétences le permettent ET tant que l’Energie est là. Dans tous nos projets de vie, il est possible d’identifier la zone de passage à l’action et de l’implémenter, afin de permettre à chacun de nos projets de vie d’aboutir.