Une prophétie autoréalisatrice
Il y a environ 2 ans j’ai coaché un cabinet d’étude de huit personnes. Lors du premier rendez-vous, la directrice (nous l’appellerons Nadine), m’accueille chaleureusement, car la personne qui m’a recommandé lui a parlé de mon esprit créatif et de mes méthodes originales. Profitant de cet effet de halo, j’explique à ma cliente que je suis en train de finaliser des outils d’auto-coaching basés sur les Intelligences Artificielles. Son équipe allait donc bénéficier de ces outils créatifs et originaux…
C’est là que le ton a changé !
Nadine m’interdit formellement d’évoquer l’Intelligence Artificielle avec ses employés. Elle suggère même de mettre la règle par écrit, pour s’assurer que je n’y dérogerai pas !
Elle m’explique :
- Non, parce que vous comprenez, Toutes ces entreprises qui se précipitent sur l’intelligence artificielle me dégoûtent ! Elles changent radicalement leur façon de travailler et remplacent la moitié de leurs employés par ChatGPT !
- Je peux argumenter avec vous, ou ma mission a déjà commencé ?
- Je sais très bien ce que vous allez me dire et ce n’est pas la peine, vous ne me convaincrez pas ! Il vaut mieux aborder d’autres sujets, plus alignés sur mes valeurs.
- OK…
J’ai remballé mes super outils pour travailler à l’ancienne. Euh pardon… pour travailler de façon traditionnelle. Et à chaque fois qu’un membre du groupe évoquait l’Intelligence Artificielle, j’expliquais que j’étais tenu de ne pas en parler, tandis que mes orteils revisitaient «le vol du bourdon» dans mes chaussures.
2 ans plus tard…
Il y a quelques semaines, j’ai été rappelé par Nadine pour une nouvelle mission. Elle me reçoit avec autant d’enthousiasme que la première fois, et en chemin vers son bureau, je salue mes anciens coachés à travers les baies vitrées.
Je m’arrête devant un bureau vide :
- Lionel n’est pas là ?
- Non… Il ne fait plus partie de la société
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Bah c’est évident, non ?
Je savais que Lionel avait comme projet d’aller vivre en Finlande, mais je n’étais pas censé en parler hors séance.
- Il a réalisé son rêve ?
- S’il rêvait de se faire remplacer par ChatGPT, oui…
Sidéré par la nouvelle et le ton ironique de Nadine, j’espère voir Lionel surgir, m’annonçant un Poisson d’Avril…
Nadine reprend :
- Je ne pouvais pas le garder : il ne faisait que de la traduction. Qui embaucherait un traducteur aujourd’hui ? Surtout un gars aussi lent !
- C’est une plaisanterie ?
- Non pourquoi ? Tu l’aimais bien ? Il était chiant en plus !
Droite dans ses baskets, Nadine m’explique qu’elle a fini par se laisser convaincre d’utiliser les IA grâce à un «expert» qui lui a fait un audit convainquant. Elle a essayé de garder Lionel le plus longtemps possible, m’a-t-elle affirmé, mais il faisait double emploi ! Elle le soupçonnait même d’utiliser ChatGPT en douce, et de faire semblant de bosser.
Prophétie Autoréalisatrice
Nadine a réalisé l’objet de sa peur. On appelle ça une Prophétie Autoréalisatrice…
En pratique, les traducteurs ont encore leur place dans bien des entreprises moyennant quelques aménagements. Ce sont les Croyances de Nadine qui ont orchestré l’éviction de Lionel. Il m’a fallu plus de 2 séances avec plusieurs exercices révélateurs (sur les biais cognitifs) pour que Nadine admette que ce n’est pas ChatGPT qui a remplacé Lionel inéluctablement… C’est elle qui a remplacé Lionel par ChatGPT, en obéissant à ce qui était évident pour elle.
Mais c’était loin d’être le seul plan.
Même l’expert qu’elle a choisi et à qui elle a accordé toute sa confiance a été choisi parce qu’il alimentait sa prophétie. Si elle avait eu pour but de garder Lionel, elle aurait choisi un autre prestataire. Un intervenant qui s’est présenté à elle bien avant le premier, mais qu’elle a préféré museler…
D’ailleurs, ce muselage cache un autre biais cognitif qui touche beaucoup de gens, mais nous en parlerons dans un autre article.
Avec Nadine et son équipe, nous travaillons désormais sur la suite évidente de cette affaire : il s’agit de reprogrammer la Croyance :
«La moitié de mon équipe est remplaçable par ChatGPT»
par la Croyance :
«L’intégralité de mon équipe peut devenir plus créative et plus efficace grâce à l’Intelligence Artificielle»
Il est possible que tu penses que si Nadine a bien compris la leçon, tout devrait rentrer dans l’ordre… Mais il ne suffit pas de révéler à un macho qu’il est misogyne pour qu’il arrête d’outrager les femmes. Les Croyances sont comme les chats… Elles ont plusieurs vies !
J’ai une question pour toi
Lorsqu’une personne refuse une action pour préserver ses Valeurs, il est rare de la voir changer d’avis en si peu de temps. On peut revisiter des Croyances, mais les Valeurs, c’est non négociable ! Ceci signifie que lorsque Nadine critiquait les décideurs qui remplaçaient les humains par des IA, il ne s’agissait pas d’une indignation orientée Valeurs (malgré ce qu’elle prétendait). Il y avait autre chose derrière sa revendication.
Vois-tu de quoi il s’agit ?
Ne cherche pas des mots savants (sauf si tu as étudié des concepts de psycho ou de coaching), tu peux le dire avec des mots simples. C’est un phénomène qu’on observe régulièrement.
Alors ? Pour quelle autre raison (que l’alignement sur ses Valeurs) Nadine aurait-elle pu critiquer «ces gens-là» ?
Tu peux répondre en commentaire.
A++
Stéphane SOLOMON
Peut être avait elle peur pour elle même, d’être remplaçable par une IA ?
La peur est une piste intéressante, car elle peut changer en quelques minutes (surtout lorsqu’une peur plus puissante la remplace).
Comme il s’agit de sa boite, elle aurait été la dernière à être remplacée.
Mais ton raisonnement se tient si elle imaginait que son activité entière était menacée. Elle pouvait s’imaginer que ses clients allaient la remplacer par une IA, et lorsque cette peur a disparu, la revendication est partie avec…
Possible (même si ce n’est pas là-dessus qu’on travaille).
Peur du jugement des autres entrepreneurs et employés ?
Ca se tient avec les éléments dont tu disposes. Lorsqu’on laisse exprimer ses peurs, on dit des choses qu’on ne pense pas vraiment (c’est la peur qui parle).
Mais Nadine n’est pas du genre à avoir peur du jugement des autres. Ca explique son succès entrepreneurial, car elle vient de loin.
Autre chose ?
Bonsoir Stéphane,
Peut-être voulait elle assurer son pouvoir, en voulant rester au centre du jeu?
Ca voudrait dire que si j’avais proposé d’autres choses que de l’Intelligence Artificielle, elle aurait réagi de la même façon pour garder la maîtrise…
Mais non, c’était vraiment que ça. Tout le reste concernant mes méthodes de travail a été accepté sans aucun apriori.
Seule l’IA était interdite (il y a 2 ans). Alors qu’aujourd’hui, non seulement c’est permis, mais elle s’autorise aussi à faire ce qu’elle critiquait avec militantisme.
C’est donc un blocage qui a été levé (probablement par “l’expert”), mais ça ne pouvait pas être une Valeur.
Mon erreur a été de la croire lorsqu’elle m’a demandé de rester aligné sur ses Valeurs. Si j’avais vraiment su de quoi il s’agissait (et aujourd’hui nous le savons elle et moi), j’aurais agi autrement, et j’aurais probablement sauvé le poste de Lionel.
Nous devons faire tous les deux faire notre mea culpa dans cette affaire…
Elle avait peut-être peur de sa propre avidité, avec la moitié de la masse salariale en moins et la même rentabilité. Elle avait beau se répéter: c’est mal donc je ne le ferai pas, elle a fini par y venir.
Dommage pour elle et pour Lionel.
Ca, c’est très bon ! On se rapproche du vrai problème.
Et ça porte un nom en psychologie (je ne vais pas spoiler)
Je pense que Nadine se sentait dépassée….
Dépassée au point de m’interdire de l’aider et d’aider son équipe ?
Pas très fairplay cette version de Nadine…
Il y a un peu de ça…
Le mot qui m’a frappée dans l’histoire : c’est le “dégoût”… “Valeur” ça sonne bien et c’est vertueux. Mais sous la surface, est-ce qu’elle aurait eu peur de s’avouer qu’elle aurait bien remplacé ce Lionel par une IA qui n’est ni lente ni chiante? Il aura simplement fallu qu’elle convoque une tierce partie pour se justifier et passer le pas.
C’est sa vision même de l’entreprise et de la relation humaine (ou ce qu’elle croyait être le modèle normal de l’entreprise) qui est bousculée par l’IA.
Lorsqu’on voit ses employés comme de simples “rouages mécaniques”… il est totalement naturel qu’ils soient tout simplement remplacés par la mécanique “d’agents IA “avec en plus zéro friction relationnelle.
Et si elle avait réalisé qu’une partie d’elle avait ce désir “dégoûtant” de virer les humains comme de vieux citrons pressés, (avec quand même le besoin de justifier cela comme inéluctable et de transférer la responsabilité sur autrui…).
En te rappelant pour une mission, elle a peut-être aussi pressenti qu’elle pourrait faire un travail plus profond, un changement de paradigme en phase avec “L’intégralité de mon équipe peut devenir plus créative et plus efficace grâce à l’Intelligence Artificielle”.
Voilà ce que ça m’inspire… est-ce que ça répond à la question? 😉 peut-être pas.
C’est ça, et ce phénomène porte un nom
Allez un petit indice pour avancer : Jung !
J’ai triché je viens de lire ton dernier email 😉 Ah ben oui, une fois que c’est nommé, c’est beaucoup plus clair ! Les Zones d’Ombre… c’est limpide. Oui, ça va être bien utile pour les siècles à venir, et je crois que la technologie en offrant des raccourcis, nous met en face à nos zones d’ombre de façon accélérée. Merci pour le petit coup de projecteur !
En fait cette prophétie autoréalisatrice était ce à quoi elle s’opposait de tout son être et finalement elle est attirée vers ceci, l’IA, comme un lièvre par les phares de la voiture ou les mains sur le volant suivant le regard pour diriger la voiture ; donc regarder plutôt là où l’on veut aller (prendre le virage) et non là où on a peur de se diriger ( le fossé) à cause du danger qui y est lié!
Ici peut être craignait elle que l’IA novatrice allait transformer son équipe et qu’elle ne ressortirait pas indemne de cela alors qu’en fait il s’agissait de sa propre attirance qu’elle voulait combattre !
il a suffit d’orienter différemment son focus intellectuel ( le nouveau coaching, axé économies et rendement améliorés, n’évoquant l’IA sans en parler ouvertement dans la démonstration d’économies possibles) pour lui faire accepter ce qu’elle refusait avant au titre de ses valeurs.
Bonjour Stéphane, cela m’évoque l’effet miroir. Elle a reagi car cela active en elle une part quelle a et qu’elle ne supporte pas chez d’autres . Cela me fait penser aussi au thème de la gestion des émotions, intelligence émotionnelle et prendre une décision et assumer. Peut-être la peur de l’IA et du monstre aussi et finalement avec les bonnes lunettes, le monstre est peut-être ailleurs …
Les monstres comme les anges sont en nous.
C’est en lisant ton mail d’aujourd’hui – qui donne la réponse, et en revenant lire les commentaires, que j’ai réalisé que mon commentaire d’hier n’avait pas été publié (j’ai sûrement oublié de cliquer sur “publier”, comme les mails qui restent dans ma boîte brouillon :-/ )
Mais sans tricher, je vais quand même dire ce à quoi j’avais pensé 🙂 et qui a disparu dans la zone des mails oubliés et des commentaires perdus.
Je me suis dit : si elle réagit aussi fort, et que ce n’est pas une Valeur, alors c’est parce que c’est quelque chose qu’elle s’interdit. Le genre de chose qu’on conspue mais qu’on jalouse secrètement (sans se l’avouer, sans forcément que ce soit conscient) chez les autres parce que eux s’autorisent à le faire.
On est en pleine Zone d’Ombre. Beaucoup de gens appellent ça de la jalousie, mais la jalousie est consciente, là où la Zone d’Ombre est aussi obscure pour ceux qui écoutent/observent la personnes que pour la personne elle-même, qui se laisse berner par son sentiment valeureux.
Mais si on creuse…
J’y vois en premier lieu la logique de L’homo economicus. Dans notre vie, on a tendance a optimiser les choix économique. Par exemple, si une enquête d’opinion révèle que les Français ont attaché à acheter Français (Duralex), ils ne vont pas résister à un produit xx% moins chers disposé juste à coté dans le rayon. Nadine en remplaçant Lionel par ChatGpt fait un choix économique pour optimiser la performance économique de son cabinet.
Nous sommes d’accord. Mais comment a-t-elle pu basculer alors qu’elle critiquait ceux qui le faisaient ?